Bien que possédant (je pense) une capacité à trouver du plaisir dans tous les styles du plus évident (Afro beat ghanéen) au plus exigent (Goregrind), il y a bien un avec lequel je n’arrive pas à accrocher totalement : le Jazz.

Peut être parce que le jazz n’est pas un style musical mais une rencontre de genres musicaux et donc qu’il existe des océans entre deux artistes portant pour le grand public l’étiquette Jazz. Pas sûr donc, que ceux qui s’émoustillent à écouter le jazz new Orleans années 30 se retrouvent dans le Free Jazz. 

Il y a pourtant un ADN commun : des rythmes spécifiques, une large part d’improvisation et une recherche sonore tant instrumentale que vocale dont l’idée première est de reproduire la voix humaine.

Bref, entre les monstres qui peuplent la « culture Jazz populaire » et la nouvelle scène, il y a une distance comparable entre celle qui sépare la Ford T et la Tesla X.

Une fois que l’on a dit ça, comment aller plus loin dans ce qu’est le Jazz en 2020 et ce qu’il représente pour la relève ?

Armé de ma seule curiosité musicale, j’ai posé la question au guitariste prodige Tom Ibarra en marge de son concert au Rocher de Palmer.

Du haut de ses 20 ans, multi-primés pour ses productions et fort de prestigieuses collaborations avec quelques uns de ses pairs dont Didier Lockwood, Il est revenu sur ses influences, son regard sur le Jazz et son plaisir pour la scène.

Bonjour Tom, j’en suis arrivé à la conclusion que le Jazz est multiple, tes influences et tes albums le démontrent. Aimerais-tu casser encore plus ouvertement les frontières du Jazz et si oui pour aller vers quel univers ?

Oui bien sûr! Le jazz est beaucoup trop embourbé dans une image vieille et passée de mode, uniquement convoité par des octogénaires alors que c’est faux ! C’est une musique évolutive qui se nourrie de tout. Ce nouvel album tend plus vers la pop instrumentale car ses influences ne viennent pas du jazz. On a de la pop avec Bon Iver, Son Lux, mais aussi de l’électro avec Jon Hopkins ou encore Steve Reich pour la musique contemporaine. Plus grand chose à voir avec Miles !

Tu as des noms pour tes titres plutôt courts, peux tu me dire si tu les trouve en réécoutant plusieurs fois le morceau et en nommant le sentiment qui vient ou bien y a t il un sens caché, une référence. Par exemple : Monsieur Chat ?

Il peut y avoir des sens cachés mais c’est très rare. Il n’y en a pas pour ce titre là.

Tu es passé de petites salles (je repense au Caillou dans le cadre du festival Jazz au Caillou) à des festivals plus importants (Saint-Emillion, Marciac, Nice ou encore le très récent Castle Jazz Festival à Klaipeda en juin 2019 pour lequel j’ai l’impression qu’on t’avait pris en modèle graphique pour le site web). Dans quelles configurations te sens tu le mieux ? Est ce la qualité acoustique du lieu qui prime ou l’audience la plus large auprès de qui partager ta musique ?

Je n’ai pas vraiment de préférence, c’est tellement différent. Je pense que j’ai plus de pression dans les petites salles, dans les grandes on ne se rend pas compte du monde qu’il y a, tout cela semble impalpable. Dans les petites jauges, tu croises le regard des gens, c’est beaucoup plus intimidant pour ma part.

Tu as appris à jouer très tôt de la guitare aux côtés de ton Grand Père, en autodidacte puis poursuivi des études tout en construisant en parallèle ton jeu avec des musiciens de Jazz prestigieux comme Didier Lockwood. As tu des sources en dehors du Jazz qui t’inspire pour enrichir encore plus ton écriture ?

Pour être honnête, le jazz ne fait pas parti de mes influences actuellement. Du moins très peu ! Je vais plutôt puiser chez les artistes que j’ai mentionné ci-dessus, pop, musique classique, contemporaine, Rock, electro… Le principe du thème, solo puis thème est lassant car prévisible. Je trouve ça beaucoup plus intéressant de jouer une musique écrite sur laquelle on travaille le son et sa cohérence.

Tu as commencé en solo, à composer à l’âge de 11 ans, gagnant de nombreux prix (généralistes comme celui de la SACEM et d’autres plus prestigieux comme le Rising Stars Jazz Award), il t’aura fallu plusieurs années pour passer au format groupe. Te fallait il un projet qui s’y prête ou avais tu besoin de rencontrer les bons partenaires de scène ? 

Je pense qu’il fallait surtout que ma musique prenne un peu sens avant de la jouer en groupe ! On n’a jamais fini d’apprendre et avant de se lancer dans un quelconque projet, il faut travailler. Je pense que j’ai eu la chance de rencontrer les bonnes personnes au bon moment pour me faire avancer et me faire évoluer!

Bonus tracks :

Les trois titres  que tu écoutes le plus en ce moment et qui ne sont pas du Jazz ?

Steve Reich: Runner

Steve Recih : Music for 18 musicians

Bon Iver : Salem

Si on te proposait d’utiliser « Sparkling » comme bande originale d’un film ou d’une série. Quelle serait  il/elle ?

J’ai du mal à imaginer Sparkling habiller un film ou une série, non pas parce que l’idée me déplaît (au contraire) mais parce qu’il serait très compliqué d’accommoder ce morceau aussi long avec autant de parties et de solos… peut être est ce aussi parce que je n’ai pas l’expérience !

Que réponds tu à ceux qui disent que le Jazz est une musique élitiste destiné uniquement à un public de connaisseurs ?

Et bien je répondrais que c’est la vérité malheureusement, le jazz est bien souvent une musique destinée en général à des musiciens ou un public averti. Cependant le jazz est tellement large qu’il peut trouver un public beaucoup plus large comme le fait Snarky Puppy par exemple ! C’est aussi ce que je cherche à faire avec une musique qui me plaît. Jouer la musique qui me plaît en la rendant accessible est un de mes défis ! Trop de fois à la fin des concerts les gens m’ont dit « Je n’aime pas le jazz mais là ça m’a plu ! ». Je pense que c’est une histoire d’image aussi…

Merci Tom pour le temps que tu nous as cons

acré et pour cet éclairage sur ton travail et ta volonté de faire bouger encore plus les frontières du Jazz. 

Grâce à toi, j’ai finalement compris une chose : que l’on pouvait aimer certains Jazz sans culpabiliser. Que le Jazz est finalement la somme de la sensibilité, des influences et de l’ouverture de celui qui le joue.  Car derrière la musicalité et l’excellence technique, il y a toujours l’émotion produite. Alors oui, le Jazz de Tom Ibarra arrive à toucher l’amateur de musiques peu orthodoxes que je suis. 

Dernier album : Tom Ibarra « Sparkling » – 2018